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La presse face à ses nouveaux défis : synthèse des débats

Publié par Catherine Levesque le 19/10/2011

Le débat organisé le 5 octobre dernier par le Club de la presse Val de Loire à l’Ecole publique de journalisme de Tours a rassemblé à la fois des étudiants et des membres du club autour des enjeux et des évolutions du métier de journaliste. La presse joue-t-elle toujours son rôle de contre-pouvoir ? Quelle est l’influence des modes de diffusion multimédia ? Quels sont les mythes et réalités autour du métier ? Animée par Juliette Talpin, Marie Lansade et Stéphane Frachet, cette riche journée a pointé les forces, et surtout les faiblesses, d’une profession en pleine mutation. Parmi les invités présents, Jérôme Bouvier, médiateur de Radio France, François Bonnet, cofondateur du site d’information en ligne Mediapart, et Thierry Picard, directeur du pôle multimédia à La Nouvelle République.

« Un travail comme les autres, un métier à part »

En préambule, Denis Maillard, responsable de la communication du cabinet Technologia, a livré les conclusions d’une enquête sur les conditions de travail des journalistes. Expert dans les risques psycho-sociaux, ce cabinet a mené cette enquête sur fonds propres de juin 2010 à janvier 2011, en partenariat avec le SNJ, à partir de 1 070 réponses (sur 7 000 questionnaires envoyés) et 130 entretiens. Publiées dans Marianne en juin dernier, les conclusions révèlent une grande fatigue chez ces salariés « inquiets, bousculés », dont 89 % se disent stressés. 46 % d’entre eux estiment « ne pas avoir assez de temps pour récupérer entre deux périodes chargées », 73 % constatent une augmentation de leur charge de travail et 68 % déclarent travailler plus vite qu’avant. En presse écrite, 62 % des journalistes considèrent que la transformation du modèle économique menace leur travail, tandis que la révolution numérique exigence plus de réactivité et de polyvalence.


Interview de Denis Maillard, par Berti Hanna.
 

Le journaliste à l’âge des 3 ruptures

Face à un « sentiment de travail empêché », le journaliste verrait son statut d’auxiliaire de la démocratie mis à mal par ces bouleversements. « Il convient de travailler sur notre rôle pour devenir des acteurs du contre-pouvoir », estime pour sa part Jérôme Bouvier, médiateur de Radio France, pointant le discrédit général lié au fait que les journalistes sont considérés comme « compagnons de route du pouvoir ».

Devant la révolution technologique en cours, comment revenir à nos fondamentaux ? Sourcer l’info, la vérifier… Rue 89 explore à cet égard depuis cinq ans un chemin intéressant.



Interview de Jérôme Bouvier, par Berti Hanna.


François Bonnet
, cofondateur du site d’information en ligne Mediapart, accepte l’idée de « contre-pouvoirs au pluriel pour révéler et défaire les stratégies de communication » et pose la question de l’indépendance, qui se situe à deux niveaux dans une rédaction : à travers les pressions et la ligne éditoriale d’une part, et d’autre part à travers le manque d’investissements, le conformisme du système médiatique et absence de prise de risques. « Nous avons la presse la plus médiocre de l’Europe avec l’Italie », a-t-il déclaré, estimant que le décrochage s’est fait il y a une dizaine d’année quand les grandes structures capitalistiques ont mis la main sur les principaux groupes de presse. « Une oligarchie tient le système médiatique et son enjeu n’est pas de produire de l’information. Nous sommes de fait dans une démocratie de faible intensité ».


Interview de François Bonnet, par Marie Remande et Marie Lansade.
 

« Une petite niche au fond de la cour »

L’offre rédactionnelle s’est terriblement rétrécie en France et le journalisme d’enquête a été démoli, selon lui. « Le Web est aujourd’hui l’espace du journalisme de qualité, un espace infini avec des outils dont on ne dispose pas sur le papier (liens, liberté de format, complément de preuves avec intégralité des entretiens…) ». Modèle payant par abonnement, Mediapart constitue à ce titre un exemple encourageant. C’est « une petite niche au fond de la cour à côté d’autres espaces d’indépendance – Arrêt sur images, Rue 89… » Son pari : remettre au centre le journalisme d’enquête sans se priver des formats longs (jusqu’à 90 000 signes sur la Caisse d’épargne !). Avec un investissement de 4,5 millions d’euros et après deux années difficiles, Mediapart serait à l’équilibre depuis un an avec un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros et un bénéfice de 500 000 euros. Soit un taux de marge de 10 % dégagé en trois ans.

Fort de 56 500 abonnés individuels, Mediapart se veut différent tout en restant au cœur du débat public. « Dans un modèle de pure-player payant, nous ne traitons pas les sujets pour lesquels nous n’avons pas de plus-value particulière », précise François Bonnet. « Nous nous concentrons sur nos plus-values : par exemple, nous avons deux reporters sur le terrain pour les enquêtes sur les révolutions arabes. Autre atout, une boîte noire où nous expliquons les off. »

Jérôme Bouvier a tenu à nuancer la capacité collective des journalistes à peser sur un débat éditorial : « Sur 38 000 cartes de presse, très peu sont dans la presse d’info générale. Quid du localier ? Accompagne-t-il la vie locale ou a-t-il véritablement un regard critique ? »

Eric Rohde, journaliste et enseignant, auteur de L’Ethique du journalisme (PUF) fait quant à lui l’éloge du travail tout-terrain, du contact in vivo, tout en défendant « un journalisme de spécialisation ».
 

La révolution du Web 2.0 

Tout le monde s’accorde à dire que le rapport au temps est modifié par l’immédiateté du Net et craint de perdre le temps de la réflexion. « Il y a une différence entre être journaliste 24 heures sur 24 et salarié 24 heures sur 24 », ironise Denis Maillard.

Selon François Bonnet, le web oblige à plus de rigueur, ne serait-ce que parce qu’il génère des commentaires de lecteurs. Il faut bien différencier les sites de flux, où l’info brute tombe en continu (figaro.fr, nouvelobs.fr…), des sites comme Mediapart, qui propose trois éditions par jour avec 6 à 8 gros papiers quotidiens. « Les consultations sur Mediapart durent 20 à 25 minutes par visite. Le lecteur d’aujourd’hui est multimédia et multisupports. En région, il n’achète plus la presse nationale, lit éventuellement le quotidien local et butine sur Internet. »

Pour le cofondateur de Mediapart, il ne fait aucun doute que les versions papier des quotidiens vont disparaître. « La masse salariale dans un quotidien web est de 95 % contre 45 % sur les prints. Une économie qui nous permet d’avoir deux journalistes sur Karachi depuis 2008. »

Autre avantage du Web à ses yeux, « l’obstacle de la longueur des textes va diminuer avec le confort offert par les tablettes numériques ».


La PQR à la page

Thierry Picard, directeur du pôle multimédia à La Nouvelle République, confirme que le Web oblige à changer la méthodologie de travail : 180 journalistes de la NR ont été formés aux rouages d’Internet en un an. De nouvelles expertises vont apparaître : webdocumentaire, journaliste infographiste, gestion de bases de données (data journalisme)…

Gratuit depuis dix ans, le site « nouvellerepublique.fr » diffuse 1 550 à 1 750 articles en ligne (20 % d’infos nationales et 80 % de locales). « S’il devait y avoir un jour une partie payante, ce serait sur la valeur ajoutée du contenu local et hyperlocal. Il est important de garder une partie du contenu gratuit pour favoriser le référencement naturel. »



Interview de Thierry Picard, par Laurent Geneix et Marie Remande.
 

Le journaliste : mythes ou réalités ?

Les débats se sont achevés sur une enquête effectuée auprès des futurs étudiants en journalisme, résumée par Nicolas Sourisce, directeur des études à l’Ecole publique de journalisme de Tours. Pour ces apprentis journalistes, les qualités requises restent la curiosité (en tête), l’exigence quant à la vérification de l’info et l’indépendance. Le journaliste est un « historien du présent, un témoin » et en aucun cas un aventurier ou un justicier.

Y a-t-il un décalage entre le métier rêvé et la réalité du terrain ? Ne recrute-t-on pas trop au sein des 13 écoles reconnues par la profession ? Chaque année, 400 jeunes journalistes arrivent ainsi sur le marché.

François Bonnet, de Mediapart, regrette le manque de diversité d’itinéraires qu’on pouvait rencontrer il y a trente ans dans la profession.
 

« Toucher la matière »

Au sujet de l’avenir du photojournalisme, le photographe Michel Puech (blog « L’œil » sur Mediapart et quotidien La Lettre de la photographie) s’est montré très optimiste. Berti Hanna, photographe pour l’agence magazine REA (Reporters économiques associés) a pointé la nécessité de maîtriser aussi la vidéo.

Le développement du webdocumentaire confirme cette tendance. Coûteux, il doit se penser en termes de coproduction et de démultiplication des supports, pour optimiser l’investissement financier.

Si nous ne savons pas quels sont les modèles économiques viables ni quelles sont les attentes du public, plusieurs pistes semblent possibles sur le Web, comme à la télé. Quoi qu’il en soit, face à la grande dépression de la profession, il paraît urgent de… positiver !


Par Catherine Levesque, pigiste

** Album photo : en haut à gauche de la page, cliquez sur les vignettes.


Crédit Photos : Valérie Pochart-Auger Imprimer